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Nous voyageons en compagnie de deux jeunes filles belges, à le recherche d'aventure comme nous. Et des aventures, on va en avoir dès le pied posé sur le territoire cambodgien. La ville est une longue ligne droite extrêmement poussiéreuse entourée des commerce en tous genres, sur laquelle le soleil tape avec insistance.
Nous frayons notre passage pour nous éloigner de la zone à taxis onéreux et des guides sollicitant notre porte-monnaie. Nous sommes arrêtés par un taxi pick-up qui propose de nous mener directement à Siem Reap, 150 km plus loin, pour une modique somme, à l'arrière du 4x4. Après une longue négociation, nous embarquons tous les quatre à côté de quatre autres locaux. Nous sommes installés sur nos sacs, et ne nous plaignons pas trop lorsque nous croisons d'autres véhicules identiques au nôtre, transportant une quinzaine de passagers à l'arrière. Il fait beau, et nous admirons la verte et pure campagne environnante. Nous sommes trimballés dans tous les sens, et l'on a beau être sur une nationale, l'une des routes principales du pays, il n'y a pas de bitume et les nids de poules ressemblent plus à des cages à poules! C'est le baptême du feu au Cambodge, on est loin de la Thaïlande et de ses autoroutes parfaites.
Deux heures et cinquante kilomètres plus tard, nous sommes débarqués à Sisophon. Si nous souhaitons continuer le voyage, il faut re-payer. Après de vives discussions, il est convenu que nous continuerons mais dans un autre pick-up, assis sur une montagne de pomelos. Une pluie torrentielle commence à nous frapper, et nous étouffons sous une bâche plastique. Nous ne partons toujours pas, et une demi-heure plus tard, une dizaine de personnes viennent enfourcher les fruits à nos côtés. Une heure et demie est déjà passée, et d'autres paysans se joignent encore à nous. Etouffant et écrasés, nous quittons le fourgon. S'ensuivent de nouvelles altercations avec le chauffeur et ses sbires, dont un présumé policier. Finalement, notre crapule de conducteur accepte de prendre la route sans délai si nous nous installons à l'avant et payons le prix fort (nous apprendrons plus tard que le prix original que nous devions payer à l'arrière était le prix fort pour être à l'avant avec air conditionné!). Une fois en route, le calme revient et l'on ne s'agite plus qu'au rythme des soubresauts de la route pitoyable.
Nous arrivons à Siem Reap à la nuit noire, sept heures après avoir embarqué dans le pick-up, et après cent cinquante kilomètres de route. Bien entendu, commission oblige, nous sommes déposés, comme de la marchandise, directement dans une guesthouse. C'est un autre drame qui s'ensuit car nous refusons de payer le prix fort pour le transport. Les gérants du guesthouse nous viennent en aide, mais c'est avec des hurlements que le chauffeur malhonnête cède et quitte la place. Nous sommes accablés par cette journée, et il nous faudra au moins deux large Angkor beer (la blonde nationale) pour retrouver nos esprits! Même le lendemain, nous n'avons pas l'énergie de nous lever tôt et de commencer la visite des temples. Nous prenons une journée pour nous détendre, nous balader et s'imprégner de l'ambiance cette ville de style colonial français, Siem Reap, "la défaite des Siam".
Les Temples d'Angkor, site jusqu'à récemment classé au Patrimoine mondial de l'Humanité de l'Unesco, est une splendeur architecturale. Angkor Wat, ville sainte, ville capitale, a été érigée par les Khmers à leur apogée du 9ème au 12ème siècle. Angkor, c'est pour le peuple Cambodgien un puissant symbole de fierté, symbole de la nation. C'est un doigt pointé vers le monde pour signifier que bien que les choses soient allées très mal, on ne peut ignorer le fait que les Cambodgiens ont bâti Angkor, et que rien ne peut sublimer cela. Aujourd'hui, l'organisation touristique ressemble plus à celle d'un parc d'attraction d'une nation riche qu'aux vestiges d'une nation pauvre et très affectée : formules de pass une journée (20$), trois jours (40$) ou une semaine (60$), un réseau de guides officiels, un merchandising de produits proche de celui de Disney, des allées de restaurants, de vendeurs de glaces et de boissons à emporter. A chaque arrêt, nous sommes accueillis par une horde d'enfants et de jeunes femmes qui récitent en hurlant et en nous pourchassant, la liste de leur cold drinks. Mais une fois le chemin frayé, nous ne sommes pas déçu par ces splendeurs. Nous avons opté pour la formule trois jours, et c'est un jeune chauffeur de touk touk qui nous transporte de temple en temple et nous attend patiemment du petit matin à la tombée de la nuit.
Nous commençons par visiter les plus célèbres temples que sont Angkor Wat, Angkor Thom et le Bayon.
Angkor Wat est considéré comme le chef d’œuvre des temples d’Angkor. D’après les spécialistes, c’est le monument le plus inspiré et le plus spectaculaire bâti par un esprit humain. C’est un temple-montagne construit à l’apogée de la domination politique et militaire khmer, sur la région. Entourés d’un large bassin, les pyramides apparaissent en reflet puis deviennent écrasantes à mesure que l’on s’approche. Les bas-reliefs sont formidablement bien conservés. Ils décrivent des guerres du roi-bâtisseur du temple, ainsi que la mythologie hindoue, comme la lutte du bien et du mal pour extraire de la mer l’élixir de l’immortalité. Nous sommes entourés par les Apsara, les nymphes célestes. L’ascension des escaliers pour atteindre les niveaux supérieurs est digne d’une paroi d’escalade. Les marches sont larges comme un pied d’enfant, la suivante à la hauteur du genou, le tout d’une raideur extrême et d’une hauteur vertigineuse. L’escalier est quasiment à angle droit et il est peu aisé de monter au niveau supérieur, et périlleux d’en descendre!
Nous socialisons pendant un long moment avec un jeune moine, qui apprend l’anglais et s’intéresse aux cultures des touristes du monde entier. Nous lui parlons un peu de nos contrées respectives et de nos modes de vie, et l’écoutons avec beaucoup d’intérêt nous raconter sa vie monacale. Tous les matins, à l’aube, les moines doivent quêter leur nourriture donnée en offrande par la population dans leur sébile. Le premier repas à lieu à 8 heures, le second à 11h30. C’est la dernière fois de la journée que les moines peuvent toucher à de la nourriture, ils se consacrent ensuite à la prière et à la méditation, aux études du bouddhisme et de la langue pali, aux corvées et à la vie collective.
Angkor Thom est une cité fortifiée sur douze kilomètres possédant cinq portes monumentales, une pour chacun des points cardinaux et celle de la Victoire. Nous pénétrons par la Porte Sud, surveillés par le regard des quatre immenses faces, et entourés par une haie de gardiens de pierre pluri-centenaires et pour certains affectés par la lèpre des statues. De loin apparaît le Bayon. Le temple a des airs de meringue de pierre. En se rapprochant, on distingue les quatre faces géantes ornant les 37 piliers. Ce sont elles qui sont devenues certaine des images les plus reconnaissables liées à l’art classique khmers et à son architecture. L’atmosphère à l’intérieur des galeries est saisissante. Les pierres veulent parler et transmettrent les secrets qu’elles gardent pour elles depuis si longtemps. Certaines roches ont été plus chanceuses et racontent l’histoire de leur peuple: les sculptures nous montrent des scènes de bataille et de gloire, mais aussi des scènes de tous les jours: grands marchés, parties d’échecs, combats de coqs, naissances d’enfants.
Nous visitons ensuite des temples mineurs mais non moins magnifiques et saisissants. Parmi les plus marquants, citons Preah Khan et Ta Prohm. C’est volontairement que cet ancien ensemble monastique a échappé aux restaurations. La jungle a fusionné avec les pierres de l’édifice. C’est un dédale d’étroits couloirs souvent bloqués par de éboulis. Les immenses figuiers banians blancs – arbre sacré sous lequel Bouddha reçut l’illumination – trônent victorieusement sur les toitures et étendent leur racines dans les pierres des murs, jusqu’à les recouvrir complètement, et l’on passe sous l’arbre comme sous un arc de triomphe. Les racines enlacent le temple et l’on pénètre dans un univers imaginaire. C’est ce décor tout droit sorti d’Indiana Jones qui a servi de lieu de tournage à Tomb Raider et aux Deux Frères.
Nous avons visité d’autre dizaines de temples, de style banteay (du khmer citadelle, désignant un complexe monastique) ou temple-montagne. Inspirés par le Mont Méru, au centre de l’univers et maisons des dieux de la mythologie hindoue, ce mont arborait cinq pics, entourés de six chaînes montagneuses et d’océans. Ce lieu mythique apparaît dans les plans architecturaux des temples-montagne sous la forme de bassins entourant une pyramide à plusieurs niveaux surplombées de tours.
Il faut s’éloigner du circuit principal pour observer les plus belles sculptures Khmers. On traverse la campagne verdoyante pour atteindre le petit temple rose de Banteay Srey, la citadelle des femmes nommée ainsi en hommage à la beauté délicate des sculptures.
Nous nous éloignons encore de Siem Reap pour visiter en pirogue le village flottant de l’immense lac Tonle Sap. On navigue à travers les bateaux-maisons fleuris du village vietnamien et les maisons sur pilotis du côté cambodgien. On se sent comme projeté dans une peinture. Le bateau-épicerie nous dépasse puis s’arrête à l’une des maisons sur signe de la mère pour ravitailler la famille ; les enfants courent aux fenêtres pour nous observer, les femmes nous saluent gentiment depuis leur hamac. Nous nous sentons parfaitement à l’aise et nous redevenons touristes que lorsque notre guide nous conduit très loin du village, sur les énormes galères-restaurants et autres fermes aquatiques.
Nous avons beaucoup de sympathie pour ce peuple qui a retrouvé le sourire. Le Cambodge a connu l’une des révolutions les plus brutales et radicales du monde avec les Khmers Rouges et leur chef Polpot, qui voulaient faire de leur pays une nation maoïste, une coopérative agraire. Le peuple a connu des années de massacres, des millions de morts par exécution mais aussi de malnutrition, de mauvais traitement et de maladies. C’est aujourd’hui un pays de contradiction: riche/pauvre, amour/haine, mort/vie, passé glorieux/présent tragique. La tragédie des Khmers Rouges a donné une vision à court terme ; le peuple vit pour le jour présent sans penser au lendemain car peu de temps auparavant, il n’y avait pas de lendemain. Le bouddhisme est de nouveau pratiqué après des années de cauchemars, massacres de moines, destruction des temples. Ce sont les trois "F" qui définissent leur mode de vie actuel : family, faith, food.
Nous avons été très dérangé par un concert de violoncelle où notre guide nous a emmené. Nous pensions qu’il s’agissait de musique, mais la musique ne sert que d’interlude à un discours virulent et poignant d’un médecin pour la cause des enfants cambodgiens. Le taux de mortalité infantile est dangereusement élevé, une épidémie de tuberculose ne parvient pas à être endiguée en raison du manque de soin et de moyens. Ce médecin suisse a donc passé son existence à collecter des dons et a pu ainsi construire deux hôpitaux gratuits, à Phnom Phen et à Siem Reap. Le Cambodge souffre encore et se sont ses enfants qui payent aujourd’hui.
Nous resterions bien un peu plus longtemps pour découvrir mieux ce peuple, mais l’argent nous manque maintenant. Après une semaine d’investigation de la part d’American Express sur notre mésaventure qui leur semblait douteuse, nous avons reçu leur approbation et les chèques voyages nous attendent à Bangkok. Nous repartons donc à regret vers la Thaïlande pour y terminer notre séjour asiatique.
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