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La route nationale cambodgienne était toujours dans un état lamentable, et le bus l’était tout autant. Nous mangions la poussière par les fenêtre ouvertes pour respirer, mais aussi par les larges fentes du plancher. Assis aux dernières places disponibles à l’arrière, nous nous envolions à chacun des trous de la route pour atterrir violemment sur la banquette sans rembourrage. Après de nombreux arrêts obligatoires dans les buvettes et mauvais restaurants de route, le système de direction a trépassé et nous sommes restés un bon moment sur le bord de la route à attendre des secours peu probables. Nous avons vu défiler de drôles de cortèges, comme ces deux vélos tractant sur leur porte-bagage rallongé, quatre cochons saucissonnés pour l’un et un éventail de poulets pour l’autre. Nous avons aussi trouvé très astucieux la mobylette qui ramasse dans sa remorque les pièces tombées des véhicules empruntant la route. Finalement, grâce à une réparation de misère – réparation broche à foin – nous reprenons la route pour atteindre la frontière. Nous sommes abandonnés pendant deux heures à la ville frontière thaïlandaise dans une sorte de restaurant faisant face à un karaoké aux airs de maison close. Le reste du voyage aurait été paisible et facile si nos compagnons de route n’avaient pas décidé d’organiser une beuverie dans le bus.
Nous passons le reste de la nuit dans un hôtel sordide, aux chambres ne pouvant contenir qu’un lit double et au son stéréo dolby surround de nos voisins de chambrée. Nous sommes heureux de nous réveiller pour rejoindre nos amis franco-slovaque Ingrid et Martin, rencontrés à Darwin et à Singapour. Ils doivent rester une semaine à Bangkok et nous rejoindrons à Chiang Mai la semaine suivante pour trekker ensemble.
Et c’est vers Chiang Mai que nous nous dirigeons une fois l’argent récupéré et le transport organisé. Le bus de nuit de douze heures est un rêve : pas d’air glacial climatisé, pas trop d’arrêts, peu de touristes et beaucoup de place.
Chiang Mai est la deuxième ville de Thaïlande et un endroit très agréable à vivre et à visiter. C’est aussi la ville culturelle, et on peut y suivre un large panel de cours : cuisine thaïe, massages thaï, boxe thaïe, langue thaïe, méditation, cornac, etc. Marie se lance dans un cours de cuisine, puis dans une journée d’initiation au massage thaï, pendant que Pascal append la réflexologie et le massage de pieds. Nous ne voyons que d’un œil distrait la pluie diluvienne qui s’abat sur Chiang Mai, qui oblige le célèbre marché nocturne a s’interrompre quelques jours car les rues sont inondées.
Comme il nous reste quelques jours avant l’arrivée de nos amis, nous louons une petite moto pour faire une jolie boucle dans les routes de montagne par Mae Hong Son. La première journée conforte notre choix. La région de Pai est splendide, les collines sont douces, la lumière fait briller les cultures dorées. La petite ville est résolument hippie et de nombreux farang s’y sont installés. Tout est petit et mignon, comme un village reconstitué. Les villages ethniques environnants sont accueillants et les enfants jouent avec nous. Partout on nous propose la culture locale : l’opium. Pai vient de subir aussi un désastre et une partie de la ville n’est plus accessible. Après une crue exceptionnelle de la rivière qui a ravagé les maisons alentours, les habitants ont tout reconstruit et dépensé leur économies en travaux. Trois mois plus tard, quelques jours avant notre arrivée, une nouvelle crue inattendue a dévasté les récents travaux. La population est ruinée et il faudra des années pour reconstruire les maisons touchées.
Nous continuons notre périple à travers les hautes montagnes. Le panorama de la route est splendide et pas une trace humaine vient couper l’harmonie de la forêt qui s’étend au loin. Toujours adepte des grottes, nous décidons de faire halte à Lon Cave, au programme de la plupart des circuits. Les indications pour l’entrée de la grotte sont médiocres, et après plus de trente minutes de marche, nous décidons de faire demi-tour. C’est au retour que nous voyons enfin la pancarte indiquant non seulement la grotte mais aussi les chauves-souris… Il faut marcher, ou plutôt s’enfoncer jusqu’aux mollets pour atteindre une immense caverne puante où virevoltent des centaines de ces chiroptères. Nous ne marchons plus dans la boue, mais nous nous enfonçons dans un épais tapis de fiente. Comme nous ne sommes pas munis de lampes électriques et que le terrain est glissant, nous abandonnerons rapidement nos envies de jouer les explorateurs. Nous atteignons la grande ville de Mae Hong Son où nous nous offrons le luxe d’un bon restaurant avec au menu pierrade à volonté. Repus, le sommeil nous gagne vite dans notre chalet du bord du lac.
Le lendemain, la route que nous empruntons pour nous rendre à Hue Sua Tao et en partie inondée, et nous comptons onze river crossing. On ne peut s’empêcher de penser à l’Australie, mais traverser en moto, c’est une première. Nous rendons visite aux Long Necks, appelées femmes girafes en Afrique, de l’ethnie des Padong. D’origine birmane (Myanmar), après avoir subi de nombreuses exactions et de tortures de la part des forces armées de Rangoon, les Padong ont demandé à la Thaïlande de les accueillir. Il a donc été créé des villages en Thaïlande du Nord où se sont installées des familles Padong, à partir de 1987. En tant qu’exilés politiques, les Karen ne peuvent pas travailler. Ils vivent donc en autarcie, leur principale ressource provenant du droit d’entrée de 200 baht par personne (quatre euros) et de la vente de souvenirs et produits artisanaux. A cause de cela, le village de bambou et de chaume ressemble à un marché aux souvenirs, où des femmes aux tenues colorées, posent pour montrer leur lourds colliers d’une vingtaine d’anneaux de cuivre qui leur soutiennent le cou. Un ancien rite Padong raconte qu’il y a longtemps, des esprits en colère contre les hommes auraient envoyé des tigres afin de dévorer les femmes. De peur que ces dernières ne soient tuées, les ancêtres leur auraient alors ordonné de porter des colliers pour ne pas être égorgées par les fauves. Une seconde légende est décrite dans la mythologie kayan qui met en valeur la beauté du Dieu Dragon. C’est pour ressembler à celui-ci que les femmes Padong auraient décidé de porter des colliers toujours plus hauts afin d’en imiter la grâce. Une dernière raison aurait été d’enlaidir les femmes pour les rendre moins attirantes aux yeux des hommes des autres tribus et éviter ainsi qu’elles ne soient enlevées lors des fréquentes guerres tribales du passé.
La route serpente à travers des collines plus douces et façonnées par l’homme. Les villages traversés sont charmants et nous voudrions faire halte dans chacun d’entre eux. En passant devant un restaurant, nous nous faisons alpaguer par un femme très enjouée qui nous encourage à passer la nuit dans le guesthouse "Hot Coffee" à la sortie du village et à revenir dîner avec eux. C’est ce que nous faisons, après avoir obtenu la permission de 21h30 par la maîtresse des lieux. La fête a déjà commencé lorsque nous rejoignons la troupe constituée d’une dizaine d’homme et de notre nouvelle amie. Le "whisky" thaï coule à flot et nous aide à trouver un langage compréhensible de tous. Les villageois qui n’ont pas l’habitude de boire avec des étrangers veulent célébrer dignement notre venue, trinquent et nous servent sans discontinuer. Ils veulent savoir beaucoup de chose de nous mais comme nous ne comprenons pas, nous rions tous gaiement. Finalement la chef de bande nous emmène voir d’autres de ses amis, qui nous offrent une fois encore à boire et à manger, puis nous mène chez son frère, dont la maison sert de tripot. Nous sommes ahuris par les sommes jouées et perdues avec le sourire. Mais il est vite l’heure de partir et de regagner nos pénates à la lueur de la chandelle car notre auberge n’a pas l’électricité.
Notre dernière grande journée est mémorable. Nous atteignons le point culminant du pays, Doi Inthanon (2 595 mètres). A partir de ce point, nous décidons d’abandonner la route policée pour les chemins cahotiques de montagnes. Nous pénétrons dans les tribus ethniques à priori peu fréquentées des touristes. Les habitants nous observent étonnés mais nous sourient et nous saluent. Nous voyons des dizaines de scène de vie touchantes et nous assistons aux travaux des champs. Les passagers d’un pick-up 4x4 nous acclament après que nous ayons passé une côte boueuses, glissante comme une savonnette.
Pour conserver un peu de ces moments si intenses, nous décidons de passer la nuit dans une petite auberge. Comme d’habitude, nous sommes les seuls clients. Le grand-père et sa petite fille qui parle anglais, commencent par nous montrer les chambres les plus coquettes, beaucoup plus cher que ce que nous avons l’habitude de payer. Nous insistons en lui demandant s’il n’a pas des chambres moins luxueuses. Finalement, il nous indique la cabane au milieu du jardin qu’il nous louera au prix demandé. Nous sommes enthousiastes et l’affaire est conclue. Nous sortons pour dîner, faire de la monnaie et revenons une fois la nuit bien tombée. Nous insistons pour le payer à ce moment et nous devons presque le forcer à accepter l’argent. Il revient une demie heure après avec son fils cette fois-ci pour nous sommer de payer le double car le prix a été doublé. Après de longues discussions pour lui faire reprendre raison, nous le menaçons de partir immédiatement. Comme il ne nous retient pas, nous paquetons nos affaires et quittons les lieux très en colère. S’ensuivent de nouvelles argumentations et confrontations. Excédés, nous partons. Dans le village, guidé par la colère, Pascal se hisse sur une haie pour retirer leur panneau signalétique qui parle de la charmante pension. En voyant une lumière provenir de la propriété, Marie supplie Pascal de se dépêcher et il saute de la barrière trop haute et trop brutalement. C’est clopinant, éreintés, sous la pluie et dans la nuit noire que nous faisons les 40 kilomètres qui nous séparent du prochain hôtel, à Samoeng.
Nous retournons le jour suivant vers Chiang Mai pour retrouver Ingrid et Martin. Cette perspective nous met du baume au cœur et nous aide à estomper les événements de la nuit passée qui restent douloureusement dans la mémoire de Pascal. Nous décidons en chemin d’assister au spectacle d’éléphants de Mae Sa. Les éléphants sont impressionnants d’agilité. On les voit danser, faire la révérence, jouer de l’harmonica, jouer au foot et même peindre de toiles! C’est décidé, la prochaine fois que nous venons en Thaïlande, nous prendrons des cours de cornac.
Nous retrouvons enfin nos amis qui se sont installés dans un confortable hôtel avec eau chaude et baignoire (le luxe ultime). Nous passons la journée à papoter et à organiser la suite du séjour, qui prend la forme d’un trek. Pascal pense que son pied va se remettre vite, alors nous optons pour le trek complet qui comprend trois jours de marche, les nuits dans les villages d’ethnies montagnardes, une balade en éléphant, du rafting et du radeau de bambou.
Nous signons donc pour trois jours intenses dans le parc national de Chiang Dao qui débutent par une longue balade à dos d’éléphant. L’éléphant de Marie (une femelle) aime l’eau et à chaque traversée de rivière, en profite pour se désaltérer et s’arroser (et par conséquent arroser ses hôtes!). Celui de Pascal est très gourmant et s’arrête sans cesse pour attraper des massifs entiers. Une fois la promenade avec nos pachydermes terminée, nous commençons la randonnée. Nous passons beaucoup de ruisseaux à gué et l’excursion se révèle plus physique que nous l’imaginions. La cascade rafraîchissante arrive à point et nous aide à reprendre des forces pour atteindre le petit village haut-perché de la tribu des Lahu noirs dans lequel nous allons passer la nuit. Nous sommes très bien reçu par les habitants, cultivateurs de thé, qui nous saluent et nous sourient avec sincérité. Dans la grande salle commune, chacun organise son petit coin. Nous initions nos nouveaux compagnons de trek au Uno et passons une bonne partie de la soirée à jouer dans une excellente ambiance. Nous faisons connaissance avec notre adorable guide et en sus très bon cuisinier Sin, Matt l’Australien, Guy et Adi les gays Israéliens. La nuit n’est pas très reposante à cause des coqs, qui, en apercevant les lampes torches des noctambules se rendant aux toilettes, croit voir le soleil et nous cassent les oreilles jusqu’au lever du vrai soleil.
L’équipée se remet en route pour la deuxième journée qui s’annonce rude. On grimpe dans la jungle par une chaleur torride. Juste avant le déjeuner, Marie est prise de furieuses démangeaisons sur tout le corps, plaques urticaires symptôme d’une sévère allergie. Pascal, de son côté toujours aussi blessé, enduit Marie de baume du tigre. Pendant la préparation du déjeuner, une douche glacée dans le ruisseau aidera à décongestionner et à apaiser Marie. Tout le monde est ravi d’atteindre enfin le village des Lahu rouges où l’on passera la nuit. L’accueil des habitants est beaucoup plus froid que dans le village de la veille. Les portes se ferment lorsque nous regardons un peu trop la façade d’une maison ; les femmes récupèrent leur enfants lorsque nous les penons en photo. La vue depuis notre maison de bambou étant splendide, nous préférons y rester pour philosopher et jouer aux cartes. La nuit n’est pas meilleure que la précédente, car cette fois-ci, se sont ajoutés les hurlement et batailles des chiens enragés aux concerts des coqs. Heureusement, nous sommes réveillés par la douce et familière odeur des french toasts, sorte de pain perdu et du thé préparé par Sin.
La randonnée du dernier jour se fait à travers des immenses forêts de bambous. Les chemins sont boueux et c’est avec plaisir que nous voyons un groupe de rafteurs descendre la rivière. Après encore un long moment de marche, c’est à notre tour de nous jeter à l’assaut des rapides de la Mae Tang. Une fois les eaux tumultueuses passées, la rivière s’apaise et nous permet de nous mettre à l’eau et de suivre tranquillement le raft. Nous troquons ensuite notre embarcation pour un radeau de bambou, mode de transport fluvial ancestral de la région. Comme nous sommes huit sur le radeau, il se retrouve la plus part du temps sous la surface de l’eau. C’est une heure d’éclats de rire et de bataille d’eau, sous le regard désapprobateur d’un autre groupe trop calme qui croise notre flot. Ainsi s’achève le trek de Panda Tour. L’état du pied de Pascal a empiré, mais l’expérience est inoubliable.
Nous passons notre dernière journée à Chiang Mai à jouer et flâner sur le grand marché du dimanche. Il est temps de prendre le bus de nuit pour rentrer à Bangkok. Nous arrivons plus tôt que prévu et sommes contraints d’attendre dans un bar en compagnie de fêtards grisés. Nous passons notre ultime journée à faire les dernières emplettes et embarquons enfin pour notre vol de retour, un an jour pour jour après être partis.
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